Projet de loi de finances rectificative pour 2010 - Discussion générale - 31 mai 2010
Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, les
collectifs budgétaires se suivent et se ressemblent. Il y a un mois, en
effet, notre assemblée était saisie d’une loi de finances rectificative
visant à ratifier le plan d’aide à la Grèce. Si certains d’entre nous
s’étaient alors émus du caractère historique de ce plan de sauvetage de
110 milliards d’euros, je ne sais quel superlatif il faudrait employer
aujourd’hui pour qualifier cette garantie apportée à l’ensemble de la
zone euro, pour un montant record de 750 milliards d’euros.
Bien sûr, ce nouveau plan n’a rien de comparable avec le précédent,
puisqu’il s’agit, dans un cas, d’un véritable concours financier et,
dans l’autre cas, d’un double mécanisme de garanties financières
apportées aux États qui en feraient la demande.
En fait, il va plus loin encore dans la rupture avec deux principes
fondateurs de l’euro : l’absence de responsabilité partagée sur les
dettes publiques et la stricte séparation entre politique monétaire et
politique budgétaire. Néanmoins, ces deux plans répondent à une même
logique d’urgence imposée par l’effondrement des marchés financiers.
L’incertitude politique et l’impasse institutionnelle dans laquelle se
trouve la zone euro n’ont fait qu’aggraver la situation.
J’en profite pour saluer une nouvelle fois le rôle décisif dans
cette crise du Président de la République, de la ministre de l’économie
et des finances et du ministre du budget et des comptes publics.
Néanmoins, je le répète, c’est cette incapacité à agir de concert dans
les délais les plus brefs qui nous conduit à examiner aujourd’hui un
fonds de sauvegarde dont on peut se demander en toute lucidité, à
regarder la réaction des marchés ces derniers jours, s’il n’est pas
déjà dépassé.
Au Nouveau Centre, nous considérons que ce décalage entre le temps
long du politique et la logique à court terme des marchés financiers
révèle avant tout le cruel déficit de gouvernance économique dont
souffre la zone euro depuis sa création. En effet, il a fallu que
l’Europe se trouve au bord du gouffre systémique pour que, avec
l’ensemble de nos partenaires, nous adoptions des mesures d’une ampleur
sans précédent.
Si ces plans de sauvetage sont évidemment indispensables pour
garantir à court terme la stabilité de la zone euro, ils n’en seront
pas pour autant suffisants pour répondre aux défis structurels auxquels
doit faire face l’ensemble des pays membres.
Premièrement, tous les États qui demanderaient l’activation de ce
plan seraient bien incapables de rembourser leurs créances dans un
délai de trois ans, comme cela est prévu. C’est la raison pour laquelle
j’aimerais savoir, monsieur le ministre – même si nous avons déjà
abordé cette question en commission des finances –, s’il ne serait pas
plus réaliste de rééchelonner la dette de ces pays, sans pour autant
qu’il y ait abandon de créances. Est-ce à cause de la pensée unique des
banques centrales que nous en sommes arrivés à écarter cette hypothèse,
qui fait pourtant partie des plus crédibles ?
Deuxièmement, ces réponses à brève échéance ne nous dispensent pas
d’une réflexion s’inscrivant dans le temps long du politique et dont
l’objet est, à terme, pour l’Europe, de mettre en place une véritable
gouvernance économique. Plus encore, la question des dettes souveraines
et des risques de contagion rendent d’autant plus urgente
l’harmonisation économique, fiscale et sociale des politiques, car la
monnaie unique n’ouvre pas que des droits, elle implique aussi des
devoirs en matière de convergence et de solidarité européenne.
Une des pistes récemment évoquées par le commissaire européen en
charge des affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, vise à ce que
les États soumettent leurs projets budgétaires à la Commission
européenne avant qu’ils ne soient présentés aux parlements nationaux.
C’est un premier pas vers l’avènement d’un véritable fédéralisme
budgétaire, que nous appelons de nos vœux, à rebours des errements
constatés par excès d’intergouvernementalité. Je le dis à tous ceux qui
perçoivent cette idée comme un abandon supplémentaire de souveraineté :
sa contrepartie logique pourrait être la ratification par le Parlement
du programme de stabilité pluriannuel qui est régulièrement transmis à
la Commission, comme l’a récemment annoncé le Président de la
République.
En effet, la crise que traverse l’Europe, en particulier
l’Eurogroupe, a révélé tout à la fois la nécessité de renforcer sans
délai les critères du pacte de stabilité et de croissance, mais aussi
celle de lutter contre les carences du contrôle communautaire en la
matière. Pire encore, les procédures de sanctions financières pour
déficits excessifs sont contradictoires avec l’objectif même
d’assainissement des comptes publics de l’ensemble de la zone euro.
Elles n’ont d’ailleurs jamais été appliquées, la Commission se
contentant la plupart du temps d’un simple rappel à l’ordre.
La Chancelière allemande Angela Merkel a d’ailleurs récemment
soulevé cette question en suggérant que les sanctions encourues soient
non plus uniquement de nature économiques, de façon à ne pas entraver
la reprise, mais bien politiques, avec, par exemple, une éventuelle
suspension du droit de vote lors des réunions de l’Union européenne.
C’est aussi toute l’ambition de la proposition que le groupe Nouveau
Centre porte depuis le début de la législature et qui vise à inscrire
dans le marbre de la Constitution une règle d’or visant à interdire le
vote en déficit des lois de finances de l’État et de la sécurité
sociale, avec des exceptions en cas de récession ou de circonstances
exceptionnelles comme celles que nous connaissons.
La deuxième piste de réflexion, c’est la mise en place de véritables
outils de régulation bancaire et financière à l’échelle européenne
– qui vous sont chers, monsieur Brard –, par exemple la création d’une
véritable agence de notation européenne.
Je vous rappelle que c’est sous l’impulsion du Président de la
République, de la ministre de l’économie et des finances et du ministre
du budget que l’Union européenne a initié plusieurs évolutions pour
améliorer la stabilité financière et les pratiques de supervision. La
Commission a ainsi adopté, en 2009, un paquet sur la supervision
constitué de quatre projets de règlements européens, dont le Comité
européen du risque systémique, qui permettra de renforcer l’efficacité
de la supervision financière à l’échelle européenne.
J’ajoute que notre pays est à l’avant-garde quant à la transcription
nationale de ces différents sujets, de nombreuses dispositions ayant
déjà été traduites en droit interne. Je pense notamment au dispositif
de lutte contre les juridictions non coopératives, ainsi qu’à la
traduction, dans la réglementation française, des règles agréées par
le G20 en matière d’encadrement des rémunérations des opérateurs de
marché.
Dans cette perspective, le groupe Nouveau Centre attend beaucoup du
débat qui aura lieu prochainement sur le projet de loi de régulation
bancaire et financière. Il s’agit, en effet, de compléter ces
dispositions dans trois directions : la création d’un conseil de
régulation financière et du risque systémique, la désignation de
l’Autorité des marchés financiers comme autorité de contrôle et de
surveillance des agences de notation, car on ne peut pas être à la fois
juge et partie, et, enfin, le renforcement de la supervision des
groupes bancaires européens.
Ce sera surtout pour nous l’occasion de marteler ce qui doit être le
maître mot de toute forme de régulation : commencer par la
responsabilisation des acteurs financiers, car il est inadmissible que
le contribuable européen n’ait de cesse de venir au secours des banques
qui ont pris trop de risques et qui n’assument pas leurs
responsabilités. C’est pourquoi, au groupe Nouveau Centre, nous
proposons, par exemple, que soient proscrites les ventes nues des
fameux credit default swaps, les CDS. Ce genre de pratique purement spéculative a en effet beaucoup joué dans la crise qu’a traversée l’Eurogroupe.
Mes chers collègues, l’histoire de la construction européenne est
indissociable des situations d’urgence qui ont amené les pouvoirs
publics à amender sa structure et sa vocation. En faisant peser des
risques sur la cohésion et la stabilité de la zone euro, la spéculation
contre la monnaie unique constitue un nouveau défi de ce genre. Pour y
répondre, nous devons bien évidemment apporter notre garantie
souveraine au plan de sauvetage dont il est ici question. C’est la
raison pour laquelle nous soutenons ce texte et le voterons, monsieur
le ministre. Néanmoins, je suis convaincu que nous devons surtout
profiter de cette crise pour jeter les bases d’un véritable
gouvernement économique européen.
C’est une chance historique qui nous est donnée ; c’est une exigence
pour l’avenir de notre pays et celui de l’Europe ; c’est aussi un acte
politique qui devrait rassembler les membres de cette assemblée, bien
au-delà des clivages habituels. Nous sommes à un tournant, comme le
disait Pierre Moscovici, au seuil d’une nouvelle étape de la
construction européen. Ensemble, franchissons-la.